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En Iran, si Internet est surveillé, filtré, censuré, la campagne présidentielle n’a pourtant pas déserté les claviers et les écrans de smartphones. Bien au contraire, même les candidats les plus conservateurs ont trouvé des vertus à la propagande 2.0, quand bien même l’espace numérique iranien impose quelques contorsions numériques. Reportage.

De notre envoyé spécial en Iran,

Dans un mimétisme confondant, leurs pouces glissent de bas en haut, en rythme. Dans ce local de partisans de Rohani du nord de Téhéran, tous ont les yeux rivés sur leurs écrans de smartphones, connectés aux messageries Telegram et WhatsApp, dont ils épuisent les fils d’actualité.

De Mashhad à Shiraz, les nouvelles affluent en ce dernier jour de campagne. Toutes bardées de violet, la couleur du président réformateur, candidat à sa réélection. L’élégance de l’alphabet persan épouse sans mal les allégories colorées, poétiques, qui ont pourtant toutes une signification politique. L’ambiance est décontractée, des rires éclatent ici et là.

Dans son bureau, Mahyar Mahyarnasab affiche une mine plus concentrée. Il est chargé de centraliser toutes ces productions pour ensuite les disséminer dans le reste du pays, avec l’espoir que chaque comité de soutien à Hassan Rohani fasse de même. Les flux d’informations sont incessants, se nourrissent mutuellement et diffusent la bonne parole du candidat. « Nous utilisons essentiellement WhatsApp et Telegram – le réseau social de photos Instagram dans une moindre mesure – et uniquement pour partager notre programme », assure Mahyar sans sourciller. Dans la réalité, les comptes relayant les messages de Rohani se sont aussi parfois transformés en artillerie numérique, tirant à boulets rouges sur le camp conservateur, représenté durant cette campagne par le tandem Ebrahim Raissi – Mohammed Bagher Ghalibaf, l’ex-procureur et l’actuel maire de Téhéran. Le deuxième s’étant finalement rallié au premier.

Double discours

Quand on sonde les militants modérés, on sent en fait poindre une forme d’amertume. Internet, les réseaux sociaux, normalement ce sont eux. Lors de la campagne de 2013, et à nouveau lors de celle-ci, Hassan Rohani n’a eu de cesse de prôner une ouverture de l’Internet iranien. Et voilà que leurs adversaires, pourtant si prompts à faire état de leur rejet, sinon de leur méfiance à l’égard d’Internet, se mettent à investir la Toile, quitte à donner dans le double discours.

« Bien que Raissi et Ghalibaf ont jusqu’ici vertement critiqué les médias sociaux, cette campagne marque un tournant, les conservateurs sont devenus plus pragmatiques, estime James Marchand, analyste pour la société londonienne Small Media, qui s’est notamment spécialisée dans l’Internet iranien. Ils savent que pour bâtir une coalition électorale victorieuse, ils doivent capter une partie de l’électorat jeune de Rohani, et ils savent tout aussi bien que cela ne se fait pas en passant par les médias traditionnels. »

Des médias qui leur sont pourtant pour la plupart acquis. Et c’est bien ce qui fait enrager Mahyar Mahyarnasab : « Les réseaux sociaux ont remplacé les médias qui sont censés être mis à disposition de tous les candidats par l’Etat. » « Les conservateurs peuvent être inquiets de l’impact des réseaux sociaux sur la morale publique ou les normes culturelles, résume James Marchand, mais ils ont réalisé qu’ils en avaient besoin pour atteindre de nouvelles populations. »

Filtrage ciblé

Toute plateforme numérique ne fait cependant pas un bon champ de bataille. Car si les militants de chaque bord investissent si massivement Telegram – la messagerie compte plus de 20 millions d’utilisateurs dans le pays -, WhatsApp ou Instagram, c’est que les autres applications d’échanges sont tout bonnement interdites. Twitter, Facebook, bloqués. Certes les Iraniens n’en sont pas absents : grâce notamment aux VPN (Virtual Private Network), ils peuvent feindre de se trouver en dehors du territoire iranien et ainsi accéder à ces plateformes – plus des deux tiers des jeunes seraient équipés de ce type de logiciel de contournement.

Ils pourraient aussi arguer que les personnalités les plus éminentes du régime islamique, au-devant desquels le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, y ont un compte. Un paradoxe que n’a d’ailleurs pas manqué de relever en 2013 Jack Dorsey, le fondateur de Twitter qui s’est fendu d’un message sans ambiguïté à l’adresse d’Hassan Rohani : « Bonsoir Monsieur le président, est-ce que les citoyens iraniens peuvent lire vos tweets ? » Mais difficile pour des candidats installés dans le système politique iranien d’enfreindre les règles lorsqu’ils s’adressent aux citoyens.

Quant à Facebook, son bannissement de longue date et la facilité d’utilisation des messageries a fini par le marginaliser dans le débat politique.

Amélioration

Malgré tout, note Réza Moini, responsable du bureau Iran à Reporters sans frontières, il y a du mieux par rapport à la fin de la présidence Ahmadinejad (2005 – 2013). « On est passé d’un filtrage sauvage à un filtrage ciblé. Le meilleur exemple est Instagram : Instagram est accessible en Iran, mais une partie a été censurée, il n’était plus possible pendant plusieurs jours[au début de la campagne, ndlr] de filmer en direct. »

Pour James Marchant, ce filtrage partiel et éphémère est la démonstration que le système de contrôle de l’Internet en Iran échappe parfois à toute forme de cohérence. Cela est dû principalement au fait que plusieurs organes – la justice, le ministère des Technologies d’information et de communication, le Comité de filtrage, et tout en haut le Conseil suprême du cyberespace – ont chacun des prérogatives pour intervenir directement sur l’accès des Iraniens à la Toile. « Il est souvent difficile d’identifier les motivations et les stratégies qui se cachent derrière ces censures », note le chercheur, et dans le domaine des nouvelles technologies, les jeux de pouvoir sont incessants.

En 2014, l’administration Rohani s’est par exemple opposée avec acharnement, et pendant des mois, au souhait du Comité de filtrage d’interdire l’utilisation de WhatsApp. Une autre bataille s’est engagée en 2016 à propos de Telegram, que le président du Comité de filtrage voulait voir remplacer par une application plus « nationale ».

Dans les QG des principaux candidats, les jeunes community manager ont appris à faire preuve de souplesse. Mais avec un nombre d’internautes en augmentation, difficile pour leurs champions de ne pas les y pousser.

Source: www.rfi.fr

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